DATE DE SORTIE : 1 février 2019
ARTISTE : Mem'Ory
LABEL : Frémeaux & Associés - Distributeur : Socadisc
MEM’ORY – Ragtim’Ory

Le ragtime est une musique pour piano entièrement écrite et conçue pour être jouée telle quelle, sans improvisation. Cette courte définition est cependant trop stricte puisque, avant même le début du XXe siècle, les rags furent enregistrés par des fanfares (ex. John Philip Sousa) ou des banjoïstes (ex. Vess L. Ossman) et seulement à partir des années 1910 par des pianistes à cause de problèmes acoustiques ! Ensuite, au grand dam de quelques compositeurs très à cheval sur le respect de leur écriture, les jazzmen (qui ne respectent rien !) vont faire subir au rags pas mal d’outrages. Ils en changent les mélodies, les accords, les tempos, sobrement cependant, et introduisent la paraphrase et l’improvisation. Grâce aux meilleurs d’entre eux, le ragtime se raccroche au wagon du jazz et ils en éclairent la filiation mieux que n’importe quel discours. Un peu oublié dans les enregistrements des années 1930, le ragtime va revenir en force après guerre à partir de la période du ‘Revival’ du jazz des origines, essentiellement mis en valeur par les anciens de La Nouvelle-Orléans comme Bunk Johnson, George Lewis et… Kid Ory.

C’est à ce grand tromboniste que rend hommage depuis 2007 le ‘Mem’Ory’, un excellent ‘jazz band’ français constitué des meilleurs spécialistes de ce style. Ici, ils ont eu l’idée de développer cette conception du ragtime jazzifié déjà parfaitement synthétisé par Kid Ory, mais en choisissant des thèmes jamais enregistrés par ce dernier, à part Tiger Rag. On y trouve des classiques comme The Entertainer (1902), The Chrysanthemum (1904) ou Sensation Rag (1908), à côté d’une excellente composition de Claude Bolling, Bis Scott Rag. Quant à Rubber Plant Rag (1909), il est surtout connu par le plagiat qu’en a fait Sidney Bechet en 1950, le rebaptisant Moulin à café.

Quelques belles surprises nous attendent : des thèmes improbables adaptés à l’esprit du ragtime, comme Le p’tit Quinquin, la fameuse chanson emblème des Chtis, datant de 1853, ou La Marseillaise dont la version syncopée donnée par la fanfare noire de Jim Europe avait déjà laissé bouche bée les Français pendantla première guerre mondiale. Il est à parier que la version du Mem’Ory étonnera aussi la France d’aujourd’hui ! Quant à Chicken Reel, un two-step datant de 1910, beaucoup s‘en souviennent comme l’excellent indicatif de l’émission ‘Histoires sans paroles’ qui a enchanté des millions de téléspectateurs entre 1964 et 1986.

Par leur choix intelligent de morceaux privilégiant une diversité qui n’est pas toujours la caractéristique du ragtime, nos amis nous rappellent que déjà certains ragtimers composaient des rags à trois temps : Scott Joplin, mais aussi James Scott avec ici The Suffragette datant de 1911, que la « Spanish tinge » chère à Jelly Roll Morton se trouve aussi chez Joplin avec Solace (sous-titré ‘A Mexican Serenade’), une pièce de 1909 que Louis Moreau Gottschalk n’aurait certainement pas désavoué, que du ragtime à l’opéra, il n’y a qu’un pas ! Et oui, Scott Joplin les a fait fusionner en 1911 dans son opéra-ragtime « Treemonisha », d’où est tiré ce A Real Slow Drag, avec paroles également écrites par Joplin. Certains compositeurs français comme Debussy, Ravel et Milhaud se sont intéressés aux prémices du jazz.

Nos musiciens ont sélectionné le premier d’entre eux et son célèbre Petit nègre (1909) inspiré des rythmes du ‘cakewalk’, musique et danse populaire d’origine africaine-américaine, qui a immédiatement précédé le ragtime.

Après nous avoir donné une belle leçon d’histoire ancienne, les remarquables jazzmen du Mem’Ory nous offrent surtout une belle leçon de musique. Ici personne ne tire la couverture à soi, les egos sont mis au placard au profit d’un superbe esprit collectif absolument nécessaire à ce style de jazz. Et peu d’orchestres y arrivent, croyez moi. En explorant la genèse du jazz, ces musiciens que je connais bien et dont certains ont évolué vers des styles plus modernes, se replongent somme toute dans leur jeunesse avec fougue, naturel et spontanéité : une véritable réussite, d’une sincérité qui suscite toute mon admiration.

Philippe BAUDOIN

 

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